La Langue Portugaise, le Brésil, la Lusophonie, La Mondialisation Linguistique:                
Un Nouveau Regard                

Message de M. José Sarney,
Président d’Honneur,
à l'occasion de la scéance inaugurale du colloque

"La langue portugaise, le Brésil, la lusophonie,
La mondialisation linguistique: un nouveau regard"

Palais du Luxembourg, le 16 novembre 2005

M. le Sénateur Ladislas Poniatowski, Vice-Président du Groupe Interparlementaire France-Amérique du Sud, représentant Monsieur Christian Poncelet, Président du Sénat;
M. Jean-Pierre Brard, Député-Maire de la ville de Montreuil;
M. l’Ambassadeur Luís Fonseca, Secrétaire Exécutif de la Communauté des Pays de Langue Portugaise;
M. l’Ambassadeur Bernardino Osio, Secrétaire-Général de l’Union Latine;
M. Jean Gautier, Président du Commissariat français de l’Année de Brésil en France;
M. Jacques Crête, Directeur du Cabinet de M. Abdou Diouf, Secrétaire-Général de l’Organization Internationale de la Francophonie;
M. Manuel Brito Semedo, Directeur Executif de l’Institut International de la Langue Portuguese;
Mme. Solange Parvaux, Inspéctrice-Générale honoraire, Commissaire Scientifique du Coloque de Montreuil, sans qui ce colloque n’aurait pas pu avoir lieu; Mesdames, Messieurs

Une Langue Démultipliée

Selon l’expression devenue dogmatique de Fernando Pessoa, la langue portugaise est notre patrie – « ma patrie c’est la langue portugaise ». Cette langue qui n’était parlée que sur le petit territoire du Portugal, a gagné les mers et elle est devenue la langue des navigateurs, la langue des découvreurs, la langue des caravelles qui cinglaient sur les mers. Elle fut la langue des cours en Afrique, comme le français l’avait été en Europe. Les juifs portugais, expulsés à la fin du XVe siècle vers le continent africain, l’implantèrent en Angola et dans les matriarcats du Mozambique. Elle monta vers l’Afrique orientale, chemina dans l’Océan indien, passa par le détroit de Malacca et gagna les mers de la Chine. Sur le bateau de saint François Xavier, et aussi sur celui du Selo Vermelho (Sceau Rouge), appelé nef du Trato, qui partait de Goa, elle arriva à Nagasaki, au Japon. Au cours d’échanges de paroles données et de paroles reçues, elle se transforma petit à petit en idiome de culture universelle.

Nous dirons que la langue portugaise a eu une grande fortune, au sens ancien du mot : elle a bénéficié de la présence de Camões, à la fois poète et soldat, qui fut capable de pérenniser ses normes linguistiques, la transformant ainsi en langue canonique. Les Lusiades ont donné sa structure fondamentale et basique à la langue portugaise.

La culture ibérique est arrivée avec les conquérants et les colonisateurs mais c’est la langue, instrument d’unité, qui a été le véhicule du métissage culturel, a rapproché les cultures et les a fait se rencontrer. L’Ibérie avait déjà l’expérience, basée sur des siècles, de la familiarité avec des cultures diverses. Juifs, arabes, Goths, Visigoths avaient moulé, pétri la différence et la synthèse.

Partis de la péninsule ibérique, les Espagnols naviguèrent, conquirent et imposèrent leur langue et leurs coutumes aux populations indigènes de l’Amérique centrale, des Andes et de la côte du Pacifique. La langue portugaise, elle, quand elle n’eut plus de mers ni de terres où s’imposer, découvrit les mers qui baignaient le Brésil, et l’immense étendue de notre territoire, et y conserva la tradition sur laquelle elle s’était fondée. Le portugais avait pour destin d’être une langue de pionniers. Au Brésil, il fut la langue des colonisateurs, celle des chercheurs d’or, des envahisseurs, des aventuriers. Et qu’arriva-t-il ? Elle commença à prendre le pas sur les idiomes qui y étaient parlés, sur les langues qui y étaient employées et elle se mit alors à unir les dialectes les uns aux autres et elle ne s’arrêta qu’arrivée aux contreforts des Andes, quand elle rencontra l’espagnol dont elle était originaire. Espagne et Portugal réitérèrent le miracle de l’hispanité ibérique et, aujourd’hui nous sommes des millions dans le monde.

Grâce à ce miracle, elle a représenté quelque chose d’extraordinaire pour le Brésil, peut-être une sorte de produit ou de sous-produit de cette transformation. Elle a été l’instrument de la cohésion et de l’unité politique du pays. Elle est devenue historiquement responsable de notre intégrité et de la consolidation de notre nationalité.

En 1989, j’ai eu, en tant que président du Brésil, le grand honneur de recevoir dans ma ville de São Luís do Maranhão, les chefs d’Etat du Mozambique, de la Guinée-Bissau, de São Tomé e Príncipe, du Portugal et du Cap Vert, et la représentation diplomatique de l’Angola. Nous étions unis par la langue portugaise, notre héritage commun.

La langue est un instrument d’unité. Par son intermédiaire, nous pouvons transmettre nos sentiments, nos aspirations, nos espoirs. Echanger des valeurs, nous comprendre, resserrer des liens d’affection et d’amitié.

Durant ces cinq cents dernières années, le portugais, qui était un idiome océanique, est devenu un idiome continental. Au début, au XVe siècle, son expansion à l’ouest de l’Europe passa d’abord par l’Atlantique puis gagna l’Océan indien, en se fixant dans les îles et les nombreux petits ports situés le long des plages qui bordaient ce que les gens appelaient le Fleuve Océan. Langue des marins, il est devenu l’idiome de liaison dans les petites superficies des comptoirs et la langue commerciale avec les peuples voisins. Il s’est imposé comme langue du bord de mer et du voyage, une langue insulaire, entourée par la mer ou cernée de terres étranges et hostiles. Qu’elle soit devenue la langue des cours, dans les royaumes africains comme ceux du Bénin, du Congo ou du Wari, qu’elle ait offert des mots et des façons de s’exprimer à de nombreuses autres langues, du yoruba au japonais, qu’elle ait marqué profondément non seulement le vocabulaire mais aussi la syntaxe d’idiomes comme le papiamento ou le urrobo, qu’elle ait créé de nouvelles langues, comme le créole du Cap Vert, de Casamance, de Guinée-Bissau, de São Tomé et de l’Inde, tout cela ne l’a pas empêchée de devenir la langue franche du marchand sur le littoral de l’Afrique et du sud de l’Asie.

Le sucre, l’or et le bétail lui ont permis de gagner avec une relative rapidité l’intérieur du continent sud américain. Elle a avancé aussi vers le plateau africain. Elle a abandonné petit à petit son insularité. Elle a quitté les bateaux et les plages pour s’étendre sur la terre ferme et a fini par se fixer dans un espace territorial qui est l’un des plus amples du monde où l’on parle la même langue. Et on parle cette même langue avec une unité peu commune, une unité qui se superpose aux régionalismes qui, à leur tour l’enrichissent et la rendent, sans le moindre effort, naturellement compréhensible par tous ceux qui la pratiquent tout au long du grand arc qui va de l’Europe jusqu’au Timor-Est. En Afrique, le portugais est devenu la langue maternelle pour de nombreuses zones de population.

L’intériorisation du portugais a suivi un processus historique au cours duquel il a perdu son statut de langue franche océanique et marchande. Dans de nombreux endroits, il est devenu l’idiome quasi ésotérique de ghettos et de familles qui gardaient et qui gardent leurs traditions portugaises et brésiliennes. Dans d’autres, il s’est transformé en histoire.

Ce que le portugais a perdu en bordure de mer, il l’a récupéré et décuplé dans les régions intérieures de l’Amérique et de l’Afrique. Là où il a gagné des oreilles et de bouches, il est resté. Il est resté en s’enrichissant. Car, depuis l’époque où il partait dans les cales des bateaux, il a toujours été un idiome ouvert aux influences des géographies les plus variées et des parlers les plus différents. A tel point d’ailleurs qu’aujourd’hui nous utilisons des mots, que nous plaçons dans nos poèmes, récoltés au Japon et en Chine, en Malaisie, en Inde, à Ceylan et en Indonésie, dans la Mer Rouge et dans le Golfe Persique, sur les deux côtes opposées de l’Afrique, parmi les tupis, les tapuas, les caribes et les aruaques de l’Amérique, sans perdre ceux qui appartenaient aux chansonniers galiciens et portugais.

Le portugais est la langue des empires, des cathédrales, des révélations de millions et de millions de gens, d’un petit peuple, de messagers, de navigateurs, de marchands, d’annonciateurs du Sauveur, de vachers et de chercheurs d’or, de tous ceux qui l’ont apprise, comme on le fait d’un instrument, pour penser et pour parler ensemble, sous toutes les latitudes, pour sentir et vivre leurs émotions, pour vivre et mourir avec les mêmes mots de supplication. Cette langue est un miracle. Le miracle de la langue portugaise.

La perspective de l’unité dans la diversité n’est pas exclusive de ceux qui parlent le portugais. La notion de francophonie a plus de cent ans. Il y a un demi-siècle, l’indépendance ouvrait une ère nouvelle aux anciennes colonies françaises. Le partenariat entre les pays qui parlaient le français commença à se construire. Trois ans avant la réunion des Chefs d’Etat des pays de langue portugaise à São Luís, quarante et un pays se retrouvèrent ici, à Paris, pour le Premier Sommet de la Francophonie. Il y a sept ans, cinquante pays ont formé l’Organisation Internationale de la Francophonie. La coopération entre les pays de langue française a eu un extraordinaire résultat : le geste de la France qui a demandé d’annuler la dette de trente-cinq pays africains. On a beaucoup progressé dans le sens du dialogue Nord-Sud et Sud-Sud.

De notre côté, nous pouvons dire que la Communauté des Pays de Langue Portugaise est née de la réunion de Sâo Luís. Nous avons cherché alors à resserrer les liens communs entre l’histoire, nos racines et notre éternelle amitié.

Nous avons initié un processus de coopération multilatérale, en amplifiant les liens établis par les traditionnels accords bilatéraux. Ceux-ci n’exprimaient pas assez la dimension de la langue portugaise en tant que facteur de culture et de développement.

La valorisation internationale de notre langue commune représente un enrichissement de notre potentiel d’insertion internationale. Les bénéfices sont communs et nous avons besoin d’une action concertée, cohérente.

La langue portugaise n’est pas seulement un moyen de communication pour notre communauté de nations ; elle n’est pas seulement un élément agglutinant de nos cultures. Elle doit être, par-dessus tout, le reflet et le véhicule d’amples mouvements de rénovation culturelle de nos peuples.

Chacun de nos pays, répartis sur trois continents, avec leurs conditions géographiques et leurs particularités, avec leur histoire et leur culture propres, avec leur formation sociale singulière, a transformé et enrichi la langue portugaise sans lui faire perdre son identité. Elle a incorporé les façons de sentir et d’exprimer nées de l’adaptation du génie portugais aux cultures américaines, africaines et asiatiques. La diversité s’est ajoutée à l’unité, elle ne lui a pas porté préjudice.

Bien avant la science, nous avons brisé les barrières érigées par le concept de race, nous avons fait du métissage une expression culturelle. Dans un monde divisé, notre langue portugaise a créé l’union. Il est de plus en plus évident que notre notion d’identité a une configuration à géométrie variable. Elle se définit toujours à partir de relations et d’interactions multiples, se construit et se reconstruit à partir de métissages.

« Un homme honnête est un homme métissé », disait Montaigne. L’anticipation de ce qui pourrait être l’exemple de cette sentence vient du processus d’hispanisation dont l’Amérique latine fut le laboratoire entre le XVIe et le XVIIe siècle, au moment où surgissait la première économie mondiale.

Rappelons-nous qu’à cette époque, le Japon se fermait pour se protéger de l’influence occidentale.

Nous sommes environ deux cents millions à parler la langue portugaise, environ cent soixante-quinze millions à parler le français. Des êtres humains qui pouvons communiquer directement, qui pouvons partager l’immense richesse culturelle de nos pays. Nous devons utiliser cet extraordinaire patrimoine pour identifier et perfectionner les traits culturels qui nous sont communs et, en même temps, préserver et valoriser les éléments qui les diversifient.

L’unité et la diversité – ou la diversité dans l’unité – donneront à notre entreprise la vigueur et la tempérance nécessaires pour lui permettre de réussir pleinement.

Les pays qui parlent la langue portugaise ont développé des liens régionaux puissants. Le Portugal s’est inséré dans ce projet historique qu’est l’Europe, les pays africains sont, quant à eux, des acteurs importants en Afrique ; le Timor-Est – qu’il faut féliciter pour l’obtention de son indépendance qu’il a tant attendue – accentue notre présence en Asie ; le Brésil enfin resserre ses relations avec le reste de l’Amérique latine. Ces liens sont aussi des atouts supplémentaires dans la mesure où nous nous ouvrons à une coopération internationale encore plus large dans laquelle nos communautés, francophone et lusophone, jouent un rôle important de liaison.

Depuis notre réunion de São Luís, nous avons maintenu notre décision politique en faveur de la voie de la coopération, du renforcement des liens culturels forgés par la langue commune, par l’intermédiaire d’une politique linguistique compatible qui donne du poids à notre action internationale.

Nous constatons que les espaces nationaux sont insuffisants pour l’expansion totale des potentialités de la science et de la technologie, et que la langue peut être un facteur vivant de progrès.

Le rêve que nous avons élaboré, nous les pays lusophones et francophones, tout au long de ces années, veut moins se pencher sur le passé que se lancer dans l’avenir. Nous sommes convaincus que la promotion des échanges culturels n’est pas du ressort exclusif d’organismes nationaux et régionaux, mais le fruit de cet effort conjoint d’identification de la richesse de la langue en tant qu’élément catalyseur de la créativité des peuples.

Dans le monde actuel, les biens immatériels, comme la connaissance et l’information, deviennent de plus en plus importants, non seulement pour le progrès spirituel de l’homme mais aussi comme moyens de viabiliser le progrès économique et le bien-être des peuples.

A l’ère de l’informatique, d’internet et de la télévision sans frontières, le fait que nous disposions d’un même moyen de communication accessible à nos peuples doit nous permettre d’exploiter pleinement ses potentialités. Ainsi, nos langues communes sont-elles un instrument de progrès, un trésor d’usage commun, qui nous offre la possibilité de penser ensemble par le biais d’idiomes identiques.




José Sarney


José Sarney naît à Pinheiro dans le Maranhão (Brésil) en 1930.

Après des études de droit, il est élu député à l'âge de 24 ans. Dès 1953, il publie "A pesca do curral" (essai) et , en 1954, "A canção inicial" (poésie). Il mènera toujours parallèlement sa carrière politique et ses activités littéraires.

Gouverneur de son Etat, en même temps qu'il est élu, en 1980, à l'Académie brésilienne des lettres, sénateur, puis vice-président, il accède à la présidence de la République du Brésil en 1985 qu'il quittera en 1990.

Il a été alors le grand artisan dc la redémocratisation du Brésil, l'un des principaux acteurs du processus encore en route de l'intégration latino-américaine à travers le Mercosud et, en 1989, lors d'une réunion à São Luís do Maranhão, les sept chefs d'Etat des pays de langue portugaise, à l'origine de la création de la Communauté des Pays de Langue portugaise à Lisbonne, en 1996.

Journaliste, essayiste, poète et romancier, auteur de plusieurs ouvrages de genres littéraires différents, l'écrivain José Sarney jouit d'une renommée internationale. Certaines de ses œuvres sont traduites dans plusieurs langues, dont le français : un recueil de nouvelles " Au-delà du fleuve ", (Stock 1989 et Table Ronde 2005), traduit en 9 langues, et ses deux romans " O Dono do mar", avec préface de Jorge Amado (1995) ou " Capitaine de la mer Océane " (Hachette 1997), traduit en cinq langues , et "Saraminda", publié au Brésil en 2000, puis en traduction française en 2002 (Quai Voltaire) et 2003 (Folio).

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