La Langue Portugaise, le Brésil, la Lusophonie, La Mondialisation Linguistique:                
Un Nouveau Regard                

La Mondialisation Linguistique, les Langues Latines et le Portugais

 

Je vous ai hier parlé de sociolinguistique, je vais ce soir vous parler de géopolitique, c’est-à-dire que je vais revenir aux trois langues latines déjà évoquées, mais sous un autre angle, d’un autre point de vue, en particulier dans le cadre de la mondialisation.

J’avais il y a quelques années, dans un ouvrage intitulé Pour une écologie des langues du monde proposé, pour présenter les rapports entre les milliers de langues du monde, ce que j’appelais le « modèle gravitationnel », en partant du principe que les langues sont reliées entre elles par les bilingues et que le système des bilinguismes, leur étagement, nous permet de présenter leurs relations en termes gravitationnels. Autour d'une langue hypercentrale (l'anglais) gravitent ainsi une dizaine de langues super-centrales (le français, l'espagnol, le portugais, l'arabe, le chinois, le hindi, le malais, etc.) autour desquelles gravitent à leur tour cent à deux cents langues centrales qui sont à leur tour le pivot de la gravitation de quatre à cinq mille langues périphériques.

A chacun des niveaux de ce système peuvent se manifester deux tendances, l'une vers un bilinguisme "horizontal" (acquisition une langue de même niveau que la sienne) et l'autre vers un bilinguisme "vertical" (acquisition une langue de niveau supérieur), ces deux tendances étant, nous l'avons dit, le ciment du modèle.

Cette organisation en quelque sorte statistique des langues du monde se vérifie pratiquement chaque jour et nous donne une sorte de prédictibilité. Un bilingue arabe/kabyle en Algérie par exemple est dans 99% des cas de première langue kabyle, un bilingue bambara/français au Mali est toujours de première langue bambara, un bilingue breton/français a toujours le breton pour première langue, et un bilingue mapuche/espagnol au Chili est toujours de première langue mapuche... Je pourrais bien sûr multiplier les exemples à l'infini, mais ceux-ci suffisent pour nous montrer que le ciment de cette organisation gravitationnelle témoigne de rapports de force passés et présents, de traces de la colonisation ou de l’organisation d’une société

 

Ce que je présente ainsi, vous l’aurez compris, c’est le versant linguistique de la mondialisation, et l'organisation mondiale des rapports entre les langues dont veut rendre compte mon modèle gravitationnel est en quelque sorte une photographie d'un processus mouvant de rapports de force. L'anglais en est aujourd'hui le pivot, la langue hypercentrale, mais il va de soi que cette situation peut évoluer et qu'une autre langue peut, dans l'avenir, prendre cette place.

Ce modèle gravitationnel constitue une configuration des langues du monde, une façon de mettre de l’ordre dans le grand désordre babélien des 6700 langues du monde, et il en est, bien sûr, d’autres : on pourrait par exemple imaginer une configuration politique ou une configuration génétique des langues, que je vais rapidement évoquer. A côté de cette configuration gravitationnelle, la configuration génétique nous donne une autre image de la situation linguistique du monde, complémentaire de la précédente. C'est un lieu commun de dire qu'il existe entre les langues du monde un certain nombre de ressemblances ou de différences. Mais celles-ci ont des retombées sur la gestion des situations plurilingues. Il y a des familles de langues dont les "membres" présentent un certain nombre de similitudes, et il y a à l'inverse entre ces familles de grandes différences phonologiques, syntaxiques et sémantiques. Ces parentés génétiques (qui ont été évoquées hier, par le biais du logiciel itinéraires romans) peuvent alors favoriser des rapprochements, dans le cadre d'intégrations régionales par exemple. L'espagnol ou l'italien sont plus "transparents" pour un francophone que l'allemand ou le suédois, et cette transparence facilite à la fois la communication interpersonnelle et les relations entre États. On peut ici songer aux rapports entre l'espagnol et le portugais dans le cadre du Mercosur : l'intercompréhension relativement aisée entre ces deux langues et la volonté d'enseigner l'espagnol au Brésil et le portugais dans les pays hispanophones peuvent aider de façon évidente à l'intégration régionale. On pourrait également imaginer dans le cadre de la Communauté européenne une politique linguistique "latine" entre l'Espagne, la France, l'Italie et le Portugal...

La configuration politique est d’un autre ordre, elle concerne l’organisation de pays ayant la même langue ou une langue en commun. Il y a dans le monde au moins cinq grands ensembles linguistiques, cinq groupes de pays réunis par une même langue officielle: l'arabe, le français, l'espagnol, l'anglais et le portugais. Certains de ces ensemble sont organisés (c'est le cas de la Francophonie...) d'autres le sont moins, mais ils n'en constituent pas moins des réalités que je me propose d'appeler "Xphonies" (sur le modèle de Francophonie: Arabophonie, Hispanophonie, etc.). Or les parentés génétiques et ces Xphonies tissent dans la configuration gravitationnelle d'autres liens que ceux qui procèdent des rapports de force et du seul système des bilinguismes. Le tableau des rapports entre les langues que nous propose la configuration gravitationnelle pourrait en effet paraître figé, mais ces rapports sont traversés par d'autres forces, d'autres liens. Les parentés génétiques tissent ainsi des rapports transversaux entre certaines langues (les langues romanes ou scandinaves, bien sûr, mais aussi l'arabe et l'hébreu, le hindi et l'ourdou, les langues mandingues, les langues bantoues, etc.).

Les Xphonies constituent pour leur part des réalités politico-linguistiques incontestables qui peuvent peser sur l'ensemble de l'édifice gravitationnel. Je voudrais résumer cela en me rapprochant du terrain, ou plutôt d’un terrain.

Lorsque l’on regarde par exemple la situation linguistique du continent américain du point de vue des langues officielles, on en trouve trois principales, l’anglais, l’espagnol et le portugais, occupant de larges portions du territoire, et une quatrième, le français, moins présente et plus dispersée. Mais lorsqu’on se demande combien de langues sont parlées sur ce même continent, on se rend compte qu’on y trouve 15% des langues du monde, soit environ 1000 langues. Or, du point de vue qui était le mien, celui des langues officielles, ces langues sont pratiquement invisibles : mis à part l’inuktikut officiel sur une partie du territoire canadien et le guarani co-officiel au Paraguay, ces langues n’existent pas.

 

 

Il en va de même en Afrique, continent sur lequel on parle 30% des langues du monde, soit plus de 2000, mais où l’on ne trouve qu’une dizaine de langues officielles, arabe, amharique, anglais, français, portugais, swahili, etc ... Et plus encore dans le pacifique, où l’on compte 1300 langues et quelques rares langues officielles...

Cela signifie qu’entre la réalité linguistique d’un territoire et le filtre que constitue le point de vue (ici les langues officielles) il y a une grande distortion et que la majorité des langues sont, de ce point de vue, invisibles.

La configuration gravitationnelle dont je vous ai parlé fait bien sûr apparaître ces langues, au niveau central ou périphérique

 

Autour de l’espagnol gravitent différentes langues indiennes (le guarani au Paraguay, le quichua en Equateur et au Pérou, l’Aymara en Bolivie, etc., et que ces langues sont à leur tour le centre d’une gravitation de langues périphériques : autour du guarani gravitent au Paraguay le chiripa, le chulupi, le sanapana, etc., autour de la lengua geral gravirent au Brésil le tukano, l’arawak, etc. Un bilingue guarani/chulupi est toujours de première langue chulupi, etc.

Cette configuration gravitationnelle est recoupée par des configurations génétiques :

1) les langues romanes (espagnol, français, portugais, créoles à base lexicale française...)
2) le tupi et le guarani
etc.

 

Il demeure, nous l’avons vu ce matin, qu’il y a peu d’échanges commerciaux entre le Brésil et le Portugal par exemple, et que ces parentés linguistiques n’ont pas nécessairement des retombées économiques.

Enfin une configuration politique fait apparaître trois Xphonies et une latinité américaine, qui va de l’Acadie au Chili en passant par la Louisiane, Haïti, St Domingue, les Antilles, etc...

 

La carte linguistique de l’Amérique, qui a première vue, et du point de vue des langues officielles, apparaît avec une grosse tache anglophone, une grosse tache lusophone, une longue bande hispanophone et des points francophones, est donc plus complexe. Il y a d’une part sous ces langues super ou hyper centrales d’autres solidarités (génétiques) entre langues indiennes, et d’autres part à la fois des solidarités politiques (les TEL) et génétiques (les langues romanes, la latinité).

Felix Blanco, parlant hier matin au nom de l’Instituto Cervantes, disait « fini le temps où les Espagnols imposaient la norme », mais il préconisait en même une « norma culta » peu définie. De son côté, Julien Kilanda-Musinge disait qu’il fallait enseigner « un français normatif qui tienne compte des variations locales sans cependant tomber dans l’attraction vers ces formes locales », programme un peu compliqué. Et hier après-midi, après les exposés de Maria de Lourdes Crispim et de Charlotte Galves, nous avons assisté à un débat animé dont la caractéristique était qu’il cherchait à échapper à l’analyse concrète des faits linguistiques et tournait autour des identités, identités contradictoires. Et tout ceci pose, de façons contrastées, contradictoires justement, de bonnes questions. C’est dans ce cadre que je voudrais vous parler des politiques linguistiques qui sont en train de se mettre en place entre les trois langues latines dont j’ai parlé hier, l’espagnol, le français et le portugais. Et vous allez voir que nous y retrouverons un écho de ces débats.

Sous l’impulsion de son ancien secrétaire général, Boutros Boutros-Ghali, la Francophonie a en effet tenté de se rapprocher d’autres Xphonies pour envisager des actions communes en faveur du respect de la diversité linguistique et des règlements linguistiques dans les organisations internationales, face au danger d'uniformisation par l'anglais. Dans un premier temps, une tentative de rapprochement, sans lendemain, avec l’arabophonie a été tentée : en novembre 2000 s'est ainsi réuni à Paris un colloque sur « francophonie et arabophonie », mais la situation sociolinguistique très particulière des pays arabophones (diglossie entre la langue officielle qu’est l’arabe standard et les arabes nationaux parlés par les populations, fonction religieuse de l’arabe classique) rendait difficile ce rapprochement stratégique. En revanche les choses ont rapidement semblé plus faciles avec les pays de langues espagnole et portugaise. Les 20 et 21 mars 2001 s'est ainsi tenue, toujours à Paris, un colloque sur le thème de la diversité, réunissant les organisation de la francophonie, des espace hispanophone et lusophone, trois ensembles linguistiques représentés par cinq organisations : l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie, l’Organisation des Etats Ibéro-américains (OEI), la Communauté des Pays de Langue Portugaise (CPLP), le Secretaría de Cooperación Iberoamericana (SECIB) et l’Union Latine (UL).

Si j’avais été lusophone ou hispanophone, je me serais peut-être méfié de ces francophones, que j’aurais pu soupçonner de chercher à utiliser ces alliances pour les aider à défendre le français face à l’anglais. Mais mettre en place une action de coopération commune entre ces différents organismes impliquait que l’on ne réfléchisse pas en termes de « jeux à somme nulle », dans lesquels il y a un vainqueur et des perdants, mais en termes de « jeux à somme positive », dans lesquels chacun des participants peuvent trouver un bénéfice. Après le colloque de Paris de mars 2001, une réunion des secrétaires généraux de ces cinq organisations (décembre 2001) a décidé de créer deux comités d'experts internationaux chargés de les conseiller l’un en matière de politique linguistique et l’autre en matière de nouvelles technologies, l’ensemble de ces opérations étant baptisé « Trois Espaces Linguistiques ». Après un certain nombre de réunions (à Madrid et Paris) les deux comités ont présenté leurs propositions lors d’une réunion à Mexico (avril 2003) où furent lancés un certain nombre de projets communs portant en particulier sur:
-le statut international des langues des trois ensembles et sur les pratiques linguistiques dans les organisation internationales
-sur la formation des fonctionnaires internationaux (éveil aux problèmes de politiques linguistiques, intercompréhension entre les langues romanes)
-sur l’harmonisation des systèmes d’accréditation des compétences linguistiques (test, examens) et leurs référentiels, en liaison avec le cadre européen de référence.

Mais d’autres projets proposés par les comités d’experts n’ont pas été retenus, en particulier ceux concernant la défense des langues périphériques dans ces trois espaces (langues africaines, langues amérindiennes).

En effet, il y a plusieurs façons de comprendre la diversité linguistique et je qualifierais volontiers celle qui est ici défendue de diversité horizontale : défense de langues de même niveau face à la langue hypercentrale, l’anglais. Or il y a une autre conception de la diversité, que j’appellerais verticale, concernant les rapports entre les différentes langues dans le cadre d’un ensemble, la francophonie ou l’hispanophonie par exemple. Et ne se préoccuper que de la diversité horizontale, ce qui est ici le cas, risque de faire apparaître cette coopération linguistique internationale comme une sorte de « Yalta linguistique » consacré à la seule défense de trois « grandes langues » face à l’anglais. Pour être crédible, cette politique devrait aussi se préoccuper des langues centrales et périphériques.

Le fait que les trois langues concernées appartiennent à la même famille (les langues romanes) a bien entendu facilité les premiers pas de cette coopération. Reste que la présence de cinq pays arabophones dans l’OIF, six peut-être si l’Algérie décidait de rejoindre les instances de la Francophonie, pourrait ouvrir des perspectives d’actions plus larges dans le domaine du « marché aux langues » (Calvet 2002) et constituer une nouvelle donne. Déjà ces trois ensembles linguistiques regroupent près de 90 pays, soit presque la moitié des pays membres de l’ONU. Si les pays arabes rejoignaient ce groupe c’est plus de la moitié des membres de l’ONU, représentant trois des six langues officielles (arabe, espagnol, français) et un poids démolinguistique puissant qui pourraient agir contre l’hégémonie de l’anglais. Et cela pourrait également avoir, par effet de cascade, des retombées sur la politique linguistique au sein des nombreuses instances internationales en particulier au sein des instances européennes. De ce point de vue, cette coopération internationale entre aires linguistiques pourrait n’être qu’un premier pas vers une réflexion plus large sur les rapports entre les langues du monde et la protection de la diversité.

 



Louis-Jean Calvet


Louis-Jean Calvet est né le 5 juin 1942 à Bizerte (Tunisie). Après de solides études linguistiques à l'Université de Paris V où il a soutenu, en 1978, une brillante thèse de doctorat-ès-lettres sur le thème "Langue, corps, société", il a été Professeur de sociolinguistique à la Sorbonne (Université René Descartes), jusqu'en 1999, puis à l'Université de Provence (AixMarseille ).

Son enseignement et ses recherches sont internationalement appréciés. Il a été professeur invité pour des périodes de quelques semaines à quelques mois dans les universités d'Alger (Algérie), de Rabat (Maroc), de Maputo (Mozambique), de Canton (Chine), de Tulane (New Orléans, USA), de Niamey (Niger), de Brazzaville (Congo), de Bamako (Mali), de Vigo (Espagne), La Coruña (Espagne), de Buenos Aires (Argentine), de Louisville (Tennessee,USA) et à l'Université Senghor d'Alexandrie (Egypte).

Il a par ailleurs assumé des responsabilités administratives (Président du CERPL- Centre d’Etudes et de Recherche en planification linguistique de 1985 à 1998) et rempli des fonctions d’expert auprès du gouvernement français pour les problèmes d'aménagement linguistique auprès de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) de 1988 à 1995 et auprès de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.

Cette intense activité a nourri ses recherches sur les langues et ses nombreuses publications : parmi les principales , vingt-huit ouvrages sous son nom et sept ouvrages collectifs ou des ouvrages dirigés. Plusieurs d’entre eux sont traduits dans une ou plusieurs langues (allemand, anglais, arabe, chinois, coréen, espagnol, galicien, grec, italien, japonais, néerlandais, portugais, serbo-croate, suédois) . Parmi les ouvrages de réflexion fondamentale nous citerons:
1973, Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie, Paris, Payot (traduit en 6 langues)
1979, Langue, corps, société, Payot; 1987, la Guerre des Langues et les politiques linguistiques, Payot (traduit en trois langues)
1990, Roland Barthes, Paris, Flammarion (traduit en 9 langues)
1992, Multilinguisme et développement dans l’espace Francophone, Paris, Didier
2002, Le marché aux langues, essai de politologie linguistique de la mondialisation, Paris, Plon
2002 , le marché aux langues, les effets linguistiques de la mondialisation , Paris, Plon.

On compte plusieurs ouvrages de grande diffusion dont cinq de la collection Que sais-je ? Paris, PUF :
1980, Les sigles
1981, les langues véhiculaires (traduit en japonais)
1984, La tradition orale (traduit en grec)
1993, La sociolinguistique (quatre éditions, traduit en galicien, suédois, portugais et coréen)
1996, Les politiques linguistiques (traduit en espagnol)