
Je voudrais tout d’abord vous inviter à regarder cette carte.




1. Acclimatation et acclimatement On distingue en écologie, à partir du verbe s’acclimater, deux phénomènes différents, l’acclimatement et l’acclimatation. On parle d’acclimatement lorsqu’une espèce déplacée, animale ou végétale, survit dans son nouvel environnement, et d’acclimatation lorsque cette espèce déplacée non seulement survit mais encore se reproduit, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Il en va de même pour les langues, si nous acceptons de considérer que l’équivalent linguistique de la reproduction est la transmission. Lorsque la colonisation a déplacé des langues vers de nouveaux territoires, certaines n’ont connu qu’un phénomène d’acclimatement, sans lendemain, c’est-à-dire sans acclimatation. C’est par exemple le cas du néerlandais, qui fut la langue officielle des Indes néerlandaises mais qui aujourd’hui n’est guère parlé dans l’Indonésie indépendante. En revanche, le portugais est évidemment acclimaté au sens « acclimatation » au Brésil, et il est trop tôt pour savoir si le portugais connaîtra une acclimatation en Angola ou au Mozambique, comme pour le français dans les pays africains francophones. Ce qui importe, c’est que l’acclimatation d’une espèce implique des mutations. Un ours polaire par exemple ne pourrait survivre sous les tropiques qu’en perdant sa graisse et sa fourrure… Et il en va de même pour les langues. En prenant racine, en s’acclimatant, elles prennent des formes locales, spécifiques. C’est ainsi que le portugais du Brésil n’est pas tout à fait le même que celui du Portugal, que l’espagnol d’Argentine n’est pas tout à fait le même que celui d’Espagne ou de Cuba, que le français du Congo ou du Mali n’est pas le même que celui de France. Una huahua est dans l’espagnol d’Equateur un enfant, dans celui de Cuba un autobus. Au Sénégal on fait son plein d’essence dans une essencerie, les gabonais grèvent là où les français font la grève, etc.
2. Rapports de force et diglossie Mais nos trois langues ont un autre point en commun. Partout, en effet, elles coexistent avec d’autres langues, entretiennent avec elles des rapports de force, le plus souvent sous la forme de ce qu’on appelle la diglossie, c’est-à-dire une répartition fonctionnelle des usages. Ainsi le français est-il en situation de diglossie avec les langues africaines au Sénégal, au Mali, au Congo, etc…, tout comme le portugais en Angola ou au Mozambique, et l’espagnol au Mexique ou en Equateur. C’est-à-dire que face à chacune de ces trois langues, exogènes dans la plupart des pays concernés, se trouvent d’autres langues, endogènes celles-ci, langues de la vie quotidienne, de la vie familiale, des rapports intimes, amicaux, langues qui n’ont la plupart du temps pas accès aux fonctions officielles. On vit en maya dans certaines régions du Mexique, en quichua dans certaines parties de l’Equateur et du Pérou, mais on apprend l’espagnol à l’école, langue qui sert de clef sociale, langue dans laquelle on fait de la politique, des études, langue dans laquelle on peut être jugé et condamné devant un tribunal. Ceci pose bien sûr des problèmes de démocratie : lorsqu’une partie importante de la population ne parle pas la langue officielle d’un pays, la démocratie est un vain mot. De ce point de vue, nos trois ensembles linguistiques ne sont pas exactement dans la même situation. Pour vous donner un ordre d’idée, on considère qu’en Afrique francophone il n’y a guère plus de 15% de francophones, tandis qu’au Brésil il reste moins de 1% de locuteurs de langues indiennes. Mais dans tous les cas l’expansion de ces langues sur de vastes territoires s’est faite au détriment d’autres langues qu’elles ont en quelque sorte asservies. Voici donc ce qu’il y a de commun aux trois espaces linguistiques latins dont on m’a demandé de vous dire quelques mots, à ces trois langues :