La Langue Portugaise, le Brésil, la Lusophonie, La Mondialisation Linguistique:                
Un Nouveau Regard                

Les trois espaces linguistiques latins

 

Je voudrais tout d’abord vous inviter à regarder cette carte.

On y voit trois taches de couleurs, la France, l’Espagne et le Portugal, qui sont les territoires sur lesquels on parlait trois langues, le français, l’espagnol et le portugais il y a quatre ou cinq siècles, avant les différentes explorations du globe et les expansions coloniales.

Ces trois langues sont aujourd’hui répandues sur de vastes territoires, avec des fonctions diverses, langues officielles, langues co-officielles ou langues dominantes. Voici le territoire de chacune d’entre elles.

Français

Portugais

Espagnol

Ces territoires constituent la francophonie, l’hispanophonie et la lusophonie sociolinguistiques, c’est-à-dire l’ensemble des pays dans lesquels ces langues jouent un rôle. Pour bien me faire comprendre, je distingue ici entre une initiale minuscule et majuscule. Je veux dire que la francophonie avec un f minuscule désigne un ensemble de pays dans lesquels le français joue un rôle communicationnel réel tandis que la Francophonie avec un F majuscule, ou francophonie géopolitique, désigne une institution regroupant un ensemble de pays membres. Ces deux ensembles ne se recoupent pas nécessairement. Ainsi l’Algérie, pays très francophone, appartient à la francophonie sociolinguistique mais pas à la Francophonie géopolitique.

C’est donc de francophonie, d’hispanophonie et de lusophonie sociolinguistiques que je vous parle brièvement ce matin, et j’aborderai demain, en clôture, les mêmes espaces mais du point de vue géopolitique.

Voici donc le territoire qu’occupent ces trois langues, langues officielles ou co-officielles d’une vingtaine de pays pour l’espagnol, 7 pour le portugais, une trentaine pour le français. Trois espaces différents, certes, mais qui ont au moins deux points en commun, que je vais brièvement développer.

 

1. Acclimatation et acclimatement

On distingue en écologie, à partir du verbe s’acclimater, deux phénomènes différents, l’acclimatement et l’acclimatation. On parle d’acclimatement lorsqu’une espèce déplacée, animale ou végétale, survit dans son nouvel environnement, et d’acclimatation lorsque cette espèce déplacée non seulement survit mais encore se reproduit, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Il en va de même pour les langues, si nous acceptons de considérer que l’équivalent linguistique de la reproduction est la transmission. Lorsque la colonisation a déplacé des langues vers de nouveaux territoires, certaines n’ont connu qu’un phénomène d’acclimatement, sans lendemain, c’est-à-dire sans acclimatation. C’est par exemple le cas du néerlandais, qui fut la langue officielle des Indes néerlandaises mais qui aujourd’hui n’est guère parlé dans l’Indonésie indépendante. En revanche, le portugais est évidemment acclimaté au sens « acclimatation » au Brésil, et il est trop tôt pour savoir si le portugais connaîtra une acclimatation en Angola ou au Mozambique, comme pour le français dans les pays africains francophones.

Ce qui importe, c’est que l’acclimatation d’une espèce implique des mutations. Un ours polaire par exemple ne pourrait survivre sous les tropiques qu’en perdant sa graisse et sa fourrure… Et il en va de même pour les langues. En prenant racine, en s’acclimatant, elles prennent des formes locales, spécifiques. C’est ainsi que le portugais du Brésil n’est pas tout à fait le même que celui du Portugal, que l’espagnol d’Argentine n’est pas tout à fait le même que celui d’Espagne ou de Cuba, que le français du Congo ou du Mali n’est pas le même que celui de France.

Una huahua est dans l’espagnol d’Equateur un enfant, dans celui de Cuba un autobus. Au Sénégal on fait son plein d’essence dans une essencerie, les gabonais grèvent là où les français font la grève, etc.
Pour ce qui concerne le portugais, dans la revue brésilienne Ciência e Cultura de juin 2005, un article de Eduardo Guimarães et un autre de Emilio Gozze Pagotto présentent les différences entre le portugais du Portugal et celui du Brésil, et Gozze Pagotto conclue que « emerge tanto um português que está irremediavelmente separado do português de Portugal quanto um português com alto grau de variação, em grande parte provocada pelo contato entre dialetos populares fruto de contatos entre o português e outras línguas, durante a formação do Brasil » ce qui est une bonne illustration de ce que je viens de vous dire sur l’acclimatation des langues.

On peut voir le même type de phénomène dans les pays arabophones, où l’on parle des formes d’arabe différentes, et les trois langues dont je suis en train de traiter, l’espagnol, le portugais et le français, sont au fond le résultat de l’acclimatation du latin dans des environnements écolinguistiques différents.

Nos trois langues ont donc ceci en commun qu’elles prennent des couleurs locales, se transforment, et sont peut-être dans un processus de différenciation qui pourrait à terme mener à l’apparition d’une nouvelle génération de langues romanes. Mais ce n’est pas pour demain, et ce n’est pas non plus mon propos.

 

2. Rapports de force et diglossie

Mais nos trois langues ont un autre point en commun. Partout, en effet, elles coexistent avec d’autres langues, entretiennent avec elles des rapports de force, le plus souvent sous la forme de ce qu’on appelle la diglossie, c’est-à-dire une répartition fonctionnelle des usages. Ainsi le français est-il en situation de diglossie avec les langues africaines au Sénégal, au Mali, au Congo, etc…, tout comme le portugais en Angola ou au Mozambique, et l’espagnol au Mexique ou en Equateur. C’est-à-dire que face à chacune de ces trois langues, exogènes dans la plupart des pays concernés, se trouvent d’autres langues, endogènes celles-ci, langues de la vie quotidienne, de la vie familiale, des rapports intimes, amicaux, langues qui n’ont la plupart du temps pas accès aux fonctions officielles. On vit en maya dans certaines régions du Mexique, en quichua dans certaines parties de l’Equateur et du Pérou, mais on apprend l’espagnol à l’école, langue qui sert de clef sociale, langue dans laquelle on fait de la politique, des études, langue dans laquelle on peut être jugé et condamné devant un tribunal. Ceci pose bien sûr des problèmes de démocratie : lorsqu’une partie importante de la population ne parle pas la langue officielle d’un pays, la démocratie est un vain mot. De ce point de vue, nos trois ensembles linguistiques ne sont pas exactement dans la même situation. Pour vous donner un ordre d’idée, on considère qu’en Afrique francophone il n’y a guère plus de 15% de francophones, tandis qu’au Brésil il reste moins de 1% de locuteurs de langues indiennes. Mais dans tous les cas l’expansion de ces langues sur de vastes territoires s’est faite au détriment d’autres langues qu’elles ont en quelque sorte asservies. Voici donc ce qu’il y a de commun aux trois espaces linguistiques latins dont on m’a demandé de vous dire quelques mots, à ces trois langues :
-Elles se sont répandues à l’époque coloniale sur de vastes territoires et s’y sont maintenues de manières différenciées.
-Elles entretiennent avec les langues locales des rapports de diglossie, c’est-à-dire au bout du compte de conflit.
-Elles traversent un processus d’acclimatation qui leur donne des formes différentes, des normes différentes, ce qui à terme pourra poser des problèmes de certification, de programmes scolaires, etc..

Nous nous souviendrons de cela lorsque, demain, je parlerai de l’aspect géopolitique de ces trois espaces, des politiques linguistiques communes qui sont en train de se mettre en place. Pour l’instant je vous remercie de votre attention et vous souhaite, nous souhaite, un bon colloque.



Louis-Jean Calvet


Louis-Jean Calvet est né le 5 juin 1942 à Bizerte (Tunisie). Après de solides études linguistiques à l'Université de Paris V où il a soutenu, en 1978, une brillante thèse de doctorat-ès-lettres sur le thème "Langue, corps, société", il a été Professeur de sociolinguistique à la Sorbonne (Université René Descartes), jusqu'en 1999, puis à l'Université de Provence (AixMarseille ).

Son enseignement et ses recherches sont internationalement appréciés. Il a été professeur invité pour des périodes de quelques semaines à quelques mois dans les universités d'Alger (Algérie), de Rabat (Maroc), de Maputo (Mozambique), de Canton (Chine), de Tulane (New Orléans, USA), de Niamey (Niger), de Brazzaville (Congo), de Bamako (Mali), de Vigo (Espagne), La Coruña (Espagne), de Buenos Aires (Argentine), de Louisville (Tennessee,USA) et à l'Université Senghor d'Alexandrie (Egypte).

Il a par ailleurs assumé des responsabilités administratives (Président du CERPL- Centre d’Etudes et de Recherche en planification linguistique de 1985 à 1998) et rempli des fonctions d’expert auprès du gouvernement français pour les problèmes d'aménagement linguistique auprès de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) de 1988 à 1995 et auprès de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.

Cette intense activité a nourri ses recherches sur les langues et ses nombreuses publications : parmi les principales , vingt-huit ouvrages sous son nom et sept ouvrages collectifs ou des ouvrages dirigés. Plusieurs d’entre eux sont traduits dans une ou plusieurs langues (allemand, anglais, arabe, chinois, coréen, espagnol, galicien, grec, italien, japonais, néerlandais, portugais, serbo-croate, suédois) . Parmi les ouvrages de réflexion fondamentale nous citerons:
1973, Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie, Paris, Payot (traduit en 6 langues)
1979, Langue, corps, société, Payot; 1987, la Guerre des Langues et les politiques linguistiques, Payot (traduit en trois langues)
1990, Roland Barthes, Paris, Flammarion (traduit en 9 langues)
1992, Multilinguisme et développement dans l’espace Francophone, Paris, Didier
2002, Le marché aux langues, essai de politologie linguistique de la mondialisation, Paris, Plon
2002 , le marché aux langues, les effets linguistiques de la mondialisation , Paris, Plon.

On compte plusieurs ouvrages de grande diffusion dont cinq de la collection Que sais-je ? Paris, PUF :
1980, Les sigles
1981, les langues véhiculaires (traduit en japonais)
1984, La tradition orale (traduit en grec)
1993, La sociolinguistique (quatre éditions, traduit en galicien, suédois, portugais et coréen)
1996, Les politiques linguistiques (traduit en espagnol)