La Langue Portugaise, le Brésil, la Lusophonie, La Mondialisation Linguistique:                
Un Nouveau Regard                

Bilan de la recherche doctorale en France sur le Portugal et l’Afrique lusophone :
état des lieux et tendances

 

L’inventaire de la recherche doctorale dans un domaine disciplinaire permet de jeter un regard sur les tendances, les options, les goûts d’une époque, mais aussi sur la situation et l’avenir de la discipline. Ainsi, les thèses soutenues à l’Université définissent clairement une orientation et décident des compétences des enseignants-chercheurs qui entrent dans la carrière universitaire, ce qui a des conséquences non négligeables sur la formation des futurs chercheurs et sur la vitalité de la discipline.

Pour établir un bilan de la recherche dans le domaine des études portugaises et d’Afrique lusophone en France, nous avons commencé par définir un double corpus : le premier constitué par les thèses soutenues depuis 1990, le second regroupant les recherches en cours d’élaboration. Pour procéder à ce recensement, nous avons utilisé trois moyens : le catalogue du SUDOC, le Fichier Central des thèses et la bonne volonté des collègues qui ont bien voulu répondre à notre enquête et que nous remercions sincèrement.

Grâce au Catalogue du SUDOC, qui permet d’effectuer des recherches bibliographiques sur les collections des bibliothèques universitaires françaises, nous avons pu inventorier 76 thèses soutenues en France dans les quinze dernières années. En ce qui concerne la recherche en cours, nous avons identifié 45 thèses actuellement inscrites à l’Université.

Mais avant de présenter les résultats de cette enquête, il faudrait prendre des précautions nécessaires et préciser que cet inventaire n’a aucune prétention à l’exhaustivité dans la mesure où les données sont assez difficiles à obtenir et pas toujours très fiables. En effet, le Fichier Central des thèses est actuellement très incomplet : il ne recense pas les abandons et n’enregistre pas les inscriptions récentes. Par ailleurs, l’identification des travaux qui relèvent d’un champ précis est parfois difficile dans la mesure où les seules définitions lexicales ou ontologiques contenues dans les mots-clés ne permettent de définir clairement ni la problématique ni la méthode de la recherche. Par ailleurs, il nous a été impossible de prendre en compte les inscriptions très récentes, encore en cours. Dans certaines universités, les étudiants peuvent s’inscrire en thèse jusqu’à la fin novembre. Malgré tout, l’information collectée constitue un matériau de base intéressant qui peut nous aider à dresser un état des lieux de la recherche développée en France sur le Portugal et l’Afrique lusophone. Nous porterons sur cette production un regard d’abord quantitatif, avant d’aborder les enjeux et les tendances qui se dessinent. Après cette traversée des thèses, nous essaierons de dresser un bilan global sur la situation de la recherche actuelle.

 

1. Les thèses soutenues depuis 1990

L’analyse faite à partir des notices bibliographiques des 76 thèses soutenues depuis 1990 peut nous fournir quelques indications précieuses sur les tendances de la recherche développée en France au cours des quinze dernières années. Nous comptons exactement 60 travaux sur le Portugal et 16 consacrés à l’Afrique lusophone. Si nous essayons maintenant de distinguer les champs de recherche, nous identifions :

En ce qui concerne le Portugal :
• 37 thèses sont consacrées à la littérature, allant du Moyen-Age au XXème siècle et abordant différents genres, auteurs et problématiques, avec un préférence pour Gil Vicente, le Néo-Réalisme et la question des femmes (deux sujets de thèse pour chacun de ces domaines)
• 6 thèses abordent des questions historiques correspondant à des périodes différentes:
• la représentation du pouvoir royal à l’âge baroque (1687-1753)
• le Portugal de la Restauração et la politique du Comte de Castelo Melhor (1662-1667)
• le marché éditorial entre Brésil et Portugal pendant la période de la République brésilienne,
• l’exil politique portugais en France et en Espagne (1927-1940)
• le conflit diplomatique anglo-portugais de 1890 dans la correspondance diplomatique et la presse françaises
• le Parti Communiste portugais et la question coloniale

• 5 thèses sont consacrées à la Linguistique et s’intéressent :
- à la modélisation linguistique en situation d’interlocution
- au bilinguisme des jeunes issus de l’immigration
- à la terminologie contrastive du Portugais/Français
- deux de ces thèses étudient les emprunts du Portugais à l’Arabe

• Dans le domaine de la civilisation, nous comptons 7 thèses qui abordent pour l’essentiel des sujets liés à l’émigration (la géographie de l’absence, l’insertion sociale, la deuxième génération, les identités des Portugais en France)

• 4 thèses relèvent plus particulièrement du domaine des Sciences de l’Education et s’intéressent à l’apprentissage du français au Portugal, à l’enseignement de la lecture, à la question de la double culture et l’identité des enfants migrants confrontés à l’école française.

• Nous avons trouvé une thèse de musicologie consacrée aux traditions musicales judéo-portugaises en France


En ce qui concerne l’Afrique lusophone :
• 8 thèses s’intéressentà la littérature et plus particulièrement :
• à l’étude d’un genre littéraire : le conte mozambicain, la presse littéraire au Mozambique
• au parcours bio-bibliographique d’un auteur : les capverdiens Teixeira de Sousa et Manuel Lopes
• à l’analyse du temps dans l’œuvre d’un romancier : une thèse sur Pepetela, une autre sur Mia Couto
• à l’étude d’un thème : le mulâtre dans la littérature africaine, la ville dans le roman angolais contemporain

• 4 thèses relèvent du domaine historique, proposant des études sur:
• Fernão Gomes da Mina dans l’expansion portugaise (1469-1475) : aspects de l’héritage culturel luso-brésilien à S.Tomé et au Gabon
• l’économie coloniale au Mozambique
• les identités en Afrique lusophone (Cap Vert et Mozambique)
• les pays lusophones africains dans le système des accords de Lomé

• 4 thèses appartiennent au domaine de la Linguistique et abordent respectivement :
• la description de la langue des Bijagós (Guinée)
• les créoles du Golfe de Guinée
• l’étude grammaticale du Kimbundu (Angola)
• la systématique grammaticale du Kisikongo qui est un dialecte du Kikongo, langue bantoue parlée dans le Nord-Ouest de l’Angola.


Après une première analyse de ces données, nous pouvons procéder à plusieurs observations:

Premier constat : la période et les auteurs privilégiés
La plupart des thèses sont consacrées à des sujets littéraires, ce qui s’explique essentiellement par la formation des directeurs de recherche et par la spécificité de nos Universités. Une tentative de périodisation à partir du corpus réuni donne les résultats suivants:
en ce qui concerne la littérature portugaise, le XXème siècle est nettement prédominant, avec des études sur la fiction (Jorge de Sena, Branquinho da Fonseca, José Saramago), la poésie (Florbela Espanca, Fernando Pessoa, Carlos de Oliveira), le mouvement néo-réaliste et le théâtre sous Salazar.
Une seule thèse est consacrée à une revue littéraire (Vértice).
Nous trouvons ensuite le XVIème siècle, avec des travaux portant sur le théâtre (2 thèses sur Gil Vicente), le récit de voyages, l’épître en vers et la production religieuse.
Le XIXème siècle ne donne lieu qu’à 5 thèses, l’une sur Camilo Castelo Branco (ses personnages féminins), l’autre sur les chroniques de Eça de Queirós, la troisième sur le théâtre de la période 1800-1822 et les deux autres sur des poètes (António Nobre, Camilo Pessanha qui se situent entre la fin du XIX° s. et le début du XX°).
Le Moyen-Age est peu étudié (une thèse sur la poésie gallaico-portugaise, une autre sur le Graal ibérique), tandis que le XVIIIème siècle n’intéresse que trois chercheurs qui se penchent respectivement sur Nicolau Tolentino, la figure du noir dans le théâtre portugais et la réception de Molière au Portugal.

En ce qui concerne les travaux d’ordre historique et sociologique, le choix du XXème siècle semble encore s’imposer, avec une nette préférence pour les sujets sur l’émigration portugaise.

Dans le domaine de la Linguistique, les arabismes ont intéressé deux chercheurs. La spécificité des créoles et des langues angolaises sont mis à l’honneur mais c’est la littérature d’Afrique lusophone qui occupe une large place, bien avant les études historiques et linguistiques.


Deuxième constat : les genres
Aucun sujet de thèse n’est consacré à la théorie littéraire et ne comporte de dimension philosophique. La majeure partie des travaux sont monographiques et thématiques, reconnaissables à des titres tels que: «Les personnages dans l’œuvre de … », « L’imaginaire poétique de … », ou encore « Le temps dans l’œuvre de … ». Les méthodologies relevant de la narratologie, de la sociologie, de la psychocritique ou de la génétique textuelle ne sont pas lisibles dans les titres proposés.
Si nous nous intéressons aux seules notices bibliographiques, il est très difficile de définir les méthodes utilisées. Cependant, des titres du type « Vie et œuvre de…» nous font craindre le pire (une méthodologie datée et impressionniste qui ne s’intéresse guère à l’étude des œuvres).
D’ailleurs, nous avons observé que beaucoup de ces thèses se sont vu refuser par le jury le droit à la publication ou n’ont pas été qualifiées par le CNU, ce qui signifie que leur qualité scientifique n’est pas tout à fait reconnue.

Un partage par genre littéraire nous permet d’observer que la poésie et le roman portugais se trouvent pour ainsi dire en tête du classement :
• 12 thèses sur la poésie portugaise, 10 thèses sur le roman,
• le théâtre donne lieu à 7 thèses
• mais peu de travaux sur le conte ou les revues littéraires, aucune thèse sur l’essai.

Cette énumération nous montre à quel point les travaux sont largement répartis entre la poésie et le roman. Cependant, nous pouvons constater aussi une grande dispersion dans le choix des sujets de thèse et la désaffection apparente de certains champs de recherche. En effet, les sujets de thèse tendent à privilégier les parties les plus célébrées par l’histoire littéraire et les auteurs faisant partie du canon.

Troisième constat : la territorialisation
A partir des informations collectées, il est possible de dessiner une topographie des thèses. Personne ne sera surpris d’apprendre que la plupart des travaux de recherche concernant le domaine portugais ont été présentés à Paris, lieu de concentration des études portugaises : 34 thèses soutenues à Paris, 9 à Toulouse, 5 à Bordeaux, 4 à Rennes, 2 à Montpellier et à Poitiers, une seule pour les autres universités. Par contre, en ce qui concerne l’Afrique lusophone, c’est l’université de Rennes qui concentre le plus grand nombre de soutenances de thèse, juste avant Paris. Ce partage territorial se fait évidemment en fonction des centres de recherche et de la localisation des directeurs de thèse.


2. Les travaux en cours : enjeux et tendances

Parmi les 45 thèses actuellement inscrites, la distribution est la suivante :
• Littérature portugaise : 27
• Afrique lusophone : 8
• Civilisation portugaise : 6
• Linguistique : 4

Les travaux en cours sur la littérature portugaise privilégient la période contemporaine et particulièrement les grands romanciers : José Saramago, António Lobo Antunes, Lídia Jorge, Agustina Bessa Luís, Maria Ondina Braga (2 thèses pour chacun).
Nous trouvons aussi des projets de thèse sur Vergílio Ferreira, Almeida Faria, José Rodrigues Miguéis, Maria Velho da Costa, Teolinda Gersão, Maria Gabriela Llansol et Irene Lisboa.
Comme nous pouvons le constater l’écriture des femmes continue d’intéresser un certain nombre de doctorants.
Par contre, la poésie semble assez minoritaire. Les rares poètes étudiés sont: António Ramos Rosa, Vasco Graça Moura, Sophia de Mello Breyner Andresen et Eugénio de Andrade.
Il y a actuellement une thèse en préparation sur un supplément littéraire des Açores (« Glacial »), une autre sur la tradition orale (as mouras) et une autre sur l’autobiographie au XXème siècle.
Quatre thèses seulement abordent le XIXème siècle : le Romantisme, Julio Dinis, António Nobre et Abel Botelho.
Il n’y a en ce moment, à notre connaissance, aucune thèse inscrite sur les siècles précédents.

En ce qui concerne l’Afrique lusophone (8 thèses), c’est la littérature qui est nettement privilégiée par les doctorants. Ainsi :
- 5 thèses se proposent d’étudier :
• l’identité chez Germano de Almeida
• la thématique identitaire chez José Eduardo Agualusa
• Teixeira de Sousa et la représentation du réel
• la littérature angolaise après l’indépendance
• la littérature angolaise et la formation de la nation

- 3 thèses se situent entre le domaine historique et littéraire :
1. la revue « Claridade » et la question de la conscience politique
2. la représentation des rapports entre personnes de différentes origines ethniques dans les littératures du Mozambique
3. la guerre dans la littérature mozambicaine

Pour ce qui est de la civilisation portugaise, les thèmes inscrits sont variés :
• la mémoire des invasions de Napoléon au Portugal
• les réfugiés politiques en France (1914-1974)
• le discours politique salazariste
• la presse catholique sous l’Estado Novo
• la problématique économique et sociale en Alentejo de 1930 à 1960 (sa répercussion dans l’oeuvre de Manuel da Fonseca)
• le théâtre de marionnettes au Portugal au XX° s.

Les 4 thèses inscrites dans le domaine de la Linguistique, abordent :
• les verbes de mouvement en Portugais, Français et Roumain
• le discours publicitaire dans la presse écrite
• la fragmentation et ses configurations linguistiques et textuelles dans le roman portugais contemporain
• le plurilinguisme dans le roman portugais contemporain


3. Conclusion

A partir de ce rapide inventaire, nous pouvons constater que les études littéraires sur le XXème siècle portugais prédominent nettement, constituant un champ saturé. De même, les données rassemblées mettent en lumière les insuffisances du potentiel de recherche concernant la littérature classique ou l’époque des Lumières. Le quadrillage du champ investi nous démontre aussi l’existence de vides étonnants : le théâtre draine actuellement très peu de thèses, les revues littéraires n’intéressent pas beaucoup d’étudiants, l’essai peut être considéré comme le parent pauvre de la recherche. Les travaux sur des aspects de théorie littéraire ou les mouvements esthétiques sont pratiquement absents. Dans le domaine de la civilisation, des pans entiers de la culture portugaise restent en jachère, comme d’ailleurs dans le domaine de l’Afrique lusophone.

Ce bref état des lieux, même s’il est incomplet, nous permet de définir les grandes tendances de la recherche dans nos universités ainsi que les orientations susceptibles d’être envisagées pour notre enseignement futur dans la mesure où il existe une articulation évidente avec les cursus universitaires.

Les directeurs de recherche sont actuellement peu nombreux et ils ne peuvent pas tout faire. Pour contribuer à une meilleure structuration du champ des recherches universitaires, il faudrait certainement engager une réflexion sur le lien entre la formation des étudiants dans les premiers cycles universitaires et la configuration du champ doctoral. Nous pourrions peut-être élargir l’éventail des lectures proposées auxétudiants de L, et mettre à la disposition des candidats au Master des listes d’auteurs ou de questions peu traitées. Par ailleurs, afin d’élargir les domaines de recherche des doctorants, il nous semble nécessaire de développer les cotutelles avec des universités étrangères et de faciliter la mobilité des doctorants. Pour cela, il faudrait revoir le financement des études doctorales, multiplier le nombre des bourses et de subventions permettant aux étudiants de mener leur recherche dans de bonnes conditions. Il faudrait aussi envisager de développer l’interdisciplinarité -certains collègues de Littérature Comparés s’intéressent aux auteurs de langue portugaise, mais ils sont encore peu nombreux à proposer des sujets de thèse dans le domaine du comparatisme.

Nous n’avons pas de statistiques sur le devenir des docteurs, mais nous savons qu’un grand nombre se retrouve à la recherche d’un emploi après la thèse. L’enseignement constitue de loin le principal débouché des docteurs. Mais le recrutement en qualité d’ATER (Attaché temporaire de Recherche), offert aux étudiants en fin de thèse ou aux jeunes docteurs, reste aléatoire , tandis que l’obtention d’un poste de Maître de Conférences relève du parcours du combattant.

Reste à savoir comment et en fonction de quoi les étudiants choisissent-ils de s’investir aujourd’hui dans une thèse de doctorat, surtout lorsque nous connaissons les conditions précaires dans lesquelles se fait la recherche et le nombre très restreint de débouchés. Mais il faut espérer que la situation difficile du Portugais en France va changer rapidement et que l’avenir nous réserve encore de belles surprises. « Pelo sonho é que vamos », comme le dirait un célèbre poète portugais.



Maria Graciete Besse


Madame Maria Graciete Besse est née à Lisbonne en 1951. Après une “licenciatura” de philologie romane à l’Université de Lisbonne, elle a obtenu, en France, une licence de portugais à l’Université de Toulouse, le CAPES, l’Agrégation (1977) et un doctorat (1985) sous la direction du professeur Lawton, avec la thèse: La problématique de l’Espace dans l’oeuvre de Alves Redol.”
Depuis 2004, Professeur des Universités, elle exerce à l’Université de Paris IV-Sorbonne où elle est directrice adjointe de l’UFR des Études Hispaniques (févvier 2005), après avoir été Professeur de portugais à l’Université de Bordeaux III (1997-2004), responsible de la section de portugais (1998-2004), et Professeur à l’Université de Pau (1981-1997).
Elle assure, au sein du CRIMIC de Paris IV (Centre de Recherche sur les Mondes Ibériques Contemporains), la coordination des « Études Lusophones » (séminaires mensuels), et travaille essentiellement sur la littérature portugaise contemporaine et les questions concernant les femmes.
Parmi ses publications, on compte un essai sur Alves Redol (sujet de thèse), une étude sur Urbano Tavares Rodrigues, une autre sur Olga Gonçalves (chez Campo das Letras) et un essai sur la littérature produite par les femmes ("Percursos do feminino", Ulmeiro, Lisboa). Elle a aussi publié plus d’une centaine d’articles dans diverses revues( Colóquio-Letras, Vértice, Quadrant....), toujours sur la littérature portugaise contemporaine.
En septembre 2007, vient de paraître un essai en français sur "La littérature portugaise depuis 1940" chez Edisud. Elle termine un essai sur Saramago à paraître au Portugal...
Elle a créé un groupe de recherche au sein du CRIMIC – un Séminaire Lusophone – qui travaille dans trois directions essentielles:
1) Contact des langues et des cultures dans l’espace lusophone ;
2) Figurations du féminin ;
3)Discours postcolonial et littératures émergentes