La Langue Portugaise, le Brésil, la Lusophonie, La Mondialisation Linguistique:                
Un Nouveau Regard                

L’enseignement du Portugais en France: la situation de l’enseignement supérieur

Maria Helena Araújo Carreira
Université Paris 8, Département d'Etudes des Pays de Langue Portugaise

 

Dans un colloque qui a eu lieu au Centre Culturel portugais de la Fondation Gulbenkian en 1985 (actes de 1986) sur l’enseignement et l’expansion de la littérature portugaise en France, les Professeurs Paul Teyssier et Adrien Roig ont dressé un panorama très complet de l’enseignement de la langue portugaise, de la littérature portugaise et brésilienne à l’université. Dans les années 90 des documents de l’ADEPBA (Association pour le développement des études portugaises, brésiliennes, de l’Afrique et de l’Asie lusophones), notamment les enquêtes de 1990 et de 1997 (celle-ci en association avec la Société des Hispanistes français), ainsi que la brochure polycopiée « Où peut-on apprendre le portugais en France » (mise à jour en 1991) et l’annuaire des adhérents de 1998 complètent et actualisent les informations.

Dans le même esprit, Anne-Marie Quint a rédigé plusieurs textes/notes (1992, 1993, 1997, 2001) sur le portugais dans les universités françaises. Le texte de sa communication au colloque « Images réciproques France - Portugal » (Mai 1992) est publié dans les actes . Il s’agit d’informations précieuses et je tiens à remercier Anne-Marie Quint de me les avoir si généreusement transmises. D’après ces différentes sources, je retiens quelques lignes de force sur le portugais dans l’enseignement supérieur en France :
            - Il a déjà une longue histoire, puisque le portugais a été introduit à l’Université de Paris en 1919 (suivi de Rennes en 1921, Toulouse en 1931, Bordeaux en 1932, Montpellier et Poitiers en 1934, Aix en 1950, Lyon, Nantes, Grenoble en 1958, etc.) ;
            - Il est présent dans l’ensemble du pays ; il l’est aussi aux Antilles. Dans son bilan de 2000, Anne-Marie Quint liste 38 universités où l’on enseigne le portugais. Il en ressort que, même si dans la plupart d’entre elles le portugais a un statut d’enseignement complémentaire ou optionnel, dans onze universités le portugais est une discipline « majeure », avec ses diplômes nationaux de LLCE (Langues Littératures et Civilisations Appliquées) et de LEA (Langues Etrangères Appliquées), de DEUG (Diplôme d’Etudes Universitaires Générales), Licence, Maîtrise et une formation doctorale (3e cycle). Quant à la préparation aux concours pour l’enseignement secondaire CAPES et Agrégation (créés respectivement en 1970 et 1973), seules neuf universités offrent cette formation . Soulignons la baisse du nombre d’inscrits aux concours (en 1992 Anne-Marie Quint signale une baisse de 50% d’inscrits) et les rares créations de postes ;
            - L’importance du soutien des lectorats du Portugal et du Brésil, ainsi que les relations avec les universités portugaises et brésiliennes ;
            - Les structures pour le développement de la recherche à l’Université (créations d’équipes de recherche, organisation de colloques, publications) ont permis aux enseignants-chercheurs de portugais de trouver des lieux d’expression et de collaboration scientifique.

Les diplômes nationaux, la préparation aux concours, les centres/ équipes de recherche sont le garant d’une assise institutionnelle du portugais à l’Université. Cette assise existe, mais, comme nous le savons, elle est restreinte et fragile (problèmes liés aux choix de politique linguistique, aux restrictions budgétaires, à la réduction drastique des postes offerts aux concours de l’Education nationale). Le problème de débouchés pour les étudiants qui souhaiteraient devenir enseignants se pose très clairement.

Où en sommes-nous en 2005, année où l’ensemble des Universités françaises est à l’heure du système LMD (Licence – bac + 3 ; Master – bac + 5 ; Doctorat – bac + 8), dans le cadre du processus d’harmonisation européenne des études de l’enseignement supérieur ? Comment le portugais a-t-il pu trouver sa place au sein de la nouvelle architecture de l’offre de formation ?

Tout d’abord, quelques mots clé de l’architecture du LMD. L’offre de formation est structurée en domaines (par exemple, Lettres ; Sciences Humaines et Sociales ; Arts ; Droit) qui se déclinent en mentions, éventuellement assorties d’une spécialité et/ou d’un parcours. Par exemple : Licence en Lettres (domaine), mention Langues, Littératures et Civilisations Etrangères (LLCE), spécialité portugais, parcours français langue étrangère.

La diversité des choix des Universités pour la mise en œuvre du LMD, les restrictions budgétaires généralisées à l’Université, la situation délicate du portugais dans l’enseignement français pourraient nous faire attendre le pire pour notre discipline. Or, il se trouve que, malgré la baisse générale des effectifs des diplômes de Portugais, à l’exception de la filière Langues Etrangères Appliquées (LEA) dans quelques universités (c’est le cas de l’Univ. Paris III) – baisse qui touche d’ailleurs l’ensemble des diplômes de langues dans l’enseignement supérieur français y compris l’espagnol et l’anglais – l’offre de formation en portugais dans les filières LLCE et LEA continue d’exister, s’adaptant aux nouvelles configurations.

L’analyse des documents qui me sont parvenus d’une vingtaine d’universités – je tiens à remercier les collègues qui ont répondu à mon appel – fait ressortir le travail acharné des enseignants-chercheurs de portugais qui trouvent des façons ingénieuses de valoriser le portugais dans leurs universités. Les commentaires de Michèle Guiraud de l’Université Nancy II et de Francis Utéza de l’Université Montpellier III me semblent bien synthétiser la situation actuelle : « L’utilité du portugais n’est plus à prouver ; la part des enseignants non plus…. » (Michèle Guiraud) ; - « Nous jonglons tous azimuts pour parvenir à répondre à une demande très diversifiée que nous ne pourrions satisfaire secteur par secteur, mais qui devient « rentable » par le biais de regroupements plus ou moins justifiés » (Francis Utéza).

L’obligation d’intégrer dans les nouvelles licences un certain nombre d’heures d’une langue étrangère, choisie en option, a comme conséquence une hausse des effectifs en portugais. Dans un certain nombre d’Universités, par manque de moyens, les départements ou les sections de portugais se voient contraints de refuser des étudiants qui souhaiteraient suivre des cours d’initiation. Cette situation est doublement paradoxale : d’une part on a des groupes surchargés et on refuse des étudiants, alors que nous faisons tellement d’efforts pour développer l’enseignement du portugais, d’autre part les étudiants qui choisissent le portugais en option ne sont pas comptabilisés pour le maintien de notre discipline par le Ministère, alors qu’il nous faut des moyens pour assurer ces enseignements. Le soutien apporté par les lecteurs portugais de l’Institut Camões et par les lecteurs brésiliens est fondamental pour répondre à la demande d’un public très diversifié.

Plusieurs universités – en particulier celles où il n’y a pas de diplômes nationaux de portugais – offrent des unités d’enseignement de langue portugaise et de cultures lusophones (selon le niveau en langue, les cours d’initiation à la civilisation et à la littérature peuvent être faits en portugais ou en français – c’est le cas à l’Univ. de Brest et à l’Univ. de Caen). Le portugais peut alors avoir un statut de 3e langue (LV3). Des diplômes d’université (D.U.) en option, regroupant un ensemble d’unités sur un an ou deux, sont également proposés par plusieurs universités. Ces diplômes attirent aussi un public non - étudiant. Une autre modalité est celle de la certification de langue sur un ou deux ans selon le niveau de compétence (ex. la certification en langue de l’Université Bordeaux III – CLUB).

Dans quelques universités, il y a un Centre de Langues et un Département de Formation Continue en Langues, offrant des formations diplômantes ou qualifiantes (c’est le cas de l’Université de Brest). Rappelons la création par l’Institut Camões de Centres de Langue portugaise dans quelques universités (Lille III, Lyon II, Poitiers), ainsi que la création de deux chaires de Portugais (chaire Luis Filipe Lindley Cintra à l’Université Paris X – Nanterre, et chaire Sá de Miranda à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand), ce qui constitue un soutien à l’enseignement et à la recherche.

Les diplômes nationaux de Portugais de Licence LLCE et/ou de LEA sont offerts par environ la moitié des universités françaises où le portugais est enseigné. Pour ce qui est de la filière LEA, il convient de souligner que le choix se limite dans la plupart des cas à la combinatoire portugais/anglais, éventuellement portugais/espagnol.

Quelques universités offrent des Licences de Portugais à parcours diversifiés, comme par exemple :
- Etudes Lusophones et Français Langue Etrangère ou Documentation ou Lettres Classiques ou Arts du Spectacle, etc. (à l’Université Blaise Pascal de Clermont – Ferrand) ;

- parcours bilingues, dans la plupart des cas, réduits à l’offre portugais – espagnol (c’est le cas des Universités d’Aix, de Lyon II et de Nantes) ;
- parcours portugais – Droit ou Economie (à l’Université de Nantes) ;
- parcours de l’enseignement ou concours administratifs ;
- double cursus en Licence, avec proposition de cours sur Internet et partenariat, pour la 3e année de Licence, avec l’Université Montpellier III (c’est le cas de l’Université de Nancy II)

. La configuration de la Licence LLCE en majeure et mineure permet elle aussi une ouverture des parcours par le biais de la mineure (par exemple, à l’Université Paris 8, les licences ont une mineure de 10 e.c. (éléments constitutifs) correspondant à 60 crédits européens (ECTS). Quant à la Licence LEA, les deux options de base – affaires et commerce (LEAC) et traduction spécialisée (LEAT) – se déclinent parfois en parcours (par exemple à l’Université Rennes II – parcours commerce international et parcours traduction et communication multilingue).

Au niveau Master LEAC, ce sont les parcours commerce international (ex : Université Paris 8, IUP de Clermont – Ferrand), négociation internationale (ex : Université d’Aix, Université Paris III) qui sont proposés. Pour le LEAT, la traduction spécialisée se décline parfois en traduction juridique et financière (ce sera le cas de l’Université Paris III à partir de 2006/07).

Un enseignement spécifique au portugais peut être offert en option (c’est le cas du Master 1 - 1ère année – à Nice et aussi à Brest où des sujets de recherche sur la culture portugaise sont acceptés dans le master d’espagnol et de sociologie).

Quant au Master Recherche sur lequel débouche notamment le diplôme de Licence LLCE – Portugais, onze universités offrent une formation en portugais. Dans la plupart de ces universités, le portugais est un parcours ou une option des spécialités Etudes Ibériques et Ibéro-américaines (Universités de Toulouse, Bordeaux III, Lyon II), Etudes Romanes (Universités d’Aix – Marseille, Rennes II, Montpellier III, Paris IV, Paris X, Poitiers) ou encore Littératures Etrangères (Université de Poitiers). Le seul cas où les Etudes Lusophones ont un statut de « spécialité » dans la nouvelle architecture des diplômes est celui d’une cohabilitation pour le niveau M2 (Universités Paris III et Paris VIII en partenariat avec l’Université Paris IV). Rappelons que, dans l’ancien régime, la cohabilitation du diplôme de DEA (Diplôme d’Etudes Approfondies) d’Etudes Portugaises, Brésiliennes et de l’Afrique Lusophone existait depuis une vingtaine d’années. Pour ce qui est de la première année du Master, le portugais peut figurer en « spécialité » alors qu’il figure en parcours ou option en M2 (c’est le cas de l’Université Paris X – Nanterre).

Le niveau doctorat peut être préparé dans onze universités possédant une formation doctorale (voir liste, note 3).

Des Centres de recherches, des Equipes de recherche se sont créés et développés ces dernières années, de façon à accueillir de mieux en mieux les étudiants en DEA, puis en Master 2, et en doctorat. Dans la plupart des cas il s’agit d’Equipes d’Accueil (E.A.) – habilitées par le Ministère tous les quatre ans – au sein desquelles les recherches lusophones s’efforcent de trouver leur place. A ma connaissance, la seule équipe ayant le statut d’Equipe d’Accueil (E.A.) en Etudes Lusophones est le CREPAL (Centre de Recherche sur les Pays Lusophones) de l’Université Paris III.

Au niveau universitaire, il est essentiel que la recherche vivifie l’enseignement et vice-versa. C’est par la qualité de l’enseignement et de la recherche, associée à la détermination de chacun de nous, que le portugais dans l’enseignement supérieur est appelé à renforcer ses assises et son rayonnement.




Maria Helena Araújo Carreira


Maria Helena Araújo Carreira, docteur de 3e Cycle et docteur d'État en Linguistique, est professeur à l'Université Paris VIII, où elle dirige le Département d'Études des Pays de Langue Portugaise.
Spécialiste de linguistique portugaise, elle a également publié des travaux en linguistique générale et comparative (portugais, français), ainsi qu'en didactique des langues (portugais). Ses domaines privilégiés sont la sémantique, la pragmatique, la comparaison des langues, l'analyse des discours et l'enseignement de la langue portugaise.
Elle est l'auteur de deux ouvrages en linguistique, Modalisation linguistique en situation d'interlocution : Proxémique verbale et modalités en portugais (Louvain-Paris: Peeters, 1997) et Semântica e Discurso. Estudos de Linguística portuguesa e comparativa (Português/Francês) (Porto: Porto Editora, 2001), et co-auteur de Le Portugais de A à Z (Paris: Hatier, 1993).
Elle est la responsable de l'équipe de recherche de linguistique "Approches comparatives des langues romanes : discours, lexique, grammaire", qu'elle a créée en 1997 au sein de l'Equipe d'Accueil "Centre de Recherche en Linguistique, Littérature et Civilisation Romanes" de l'Université Paris 8.

Publications :
A) Ouvrages
Araújo Carreira, M. H., & Boudoy, M. - Pratique du portugais de A à Z. - Paris - Hatier - 1993 (2e éd. 1997; 3e éd. 2004). Trad. et adaptation italiennes: Milan, Hoepli, 2000.
Araújo Carreira, M. H., & Boudoy, M. - Pratique du portugais de A à Z. Exercices. - Paris - Hatier - 1996 (2e éd. 1997).
Araújo Carreira, M. H. - Modalisation linguistique en situation d'interlocution - proxémique verbale et modalités en portugais. - Louvain-Paris - Peeters (Coll. Bibliothèque de l'Information Grammaticale) - 1997 - (347 p.)

b) Edition d'actes
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Faits et effets linguistiques dans la presse actuelle (Espagne, France, Italie, Portugal) - Travaux et Documents (Univ. Paris 8) - 1999-4. (268 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - De la révolution des œillets au 3e millénaire. - Portugal et Afrique lusophone: 25 ans d'évolution(s) - Travaux et Documents - 2000-7. - (298 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Les langues romanes en dialogue(s). Travaux et Documents - 2001 - 11. - (246 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Zones d'instabilité linguistique dans les langues romanes. - Travaux et Documents - 2002-16 - (266 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Árvore et la poésie portugaise des années 50. - Paris - Editions Librairie Lusophone - 2003. - (151 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Plus ou moins?! L'atténuation et l'intensification dans les langues romanes. Travaux et Documents - 2004-24. - (386 p.)
Araújo Carreira, M. H. (Ed.). - Hommage à Bernard Pottier. Des universaux aux faits de langues romanes. Travaux et Documents, 2005-27. - (183 p.)